Geordy Zodidat Alexis ou un art "chemin faisant"

Essai critique, poétique de l'art



© Geordy Zodidat Alexis, G.T.N (Intellectual Amnesia I), installation (vidéo, tissu, bois, fusain, chaine, chaise), 2015

L'arbre monde : ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas


Geordy Zodidat Alexis est un artiste pluridisciplinaire dont l’œuvre ne se laisse pas cerner par des catégories prédéfinies. Elle est libre, réfractaire à tout encerclement. Pas de cadre, pas de frontière. Riche d'un héritage culturel multiple où Afrique, Europe et Caraïbes dialoguent à la même table, Geordy Zodidat Alexis mène une démarche artistique réflexive. Un art conceptuel ? Non. Un arbre monde. Le bois est d’ailleurs un des premiers matériaux travaillé par l’artiste. Avec lui le papier et le tissu forment un trio symbolique. Ce sont les matériaux les plus « justes ». La justesse d’un panel de sensations : du rigide, au semi-rigide, jusqu’à la souplesse. Ce que ces matériaux ont en commun, ce sont les fibres. Une fibre n’est jamais seule, c’est un élément constitutif. Elle a besoin des autres pour construire un matériaux aussi solide que le bois et aussi flexible que le tissu. L’union fait la force, le multiple fait l’union.

Dans ses œuvres Geordy Zodidat Alexis pense l’homme en société, le singulier au pluriel. Comment faire monde commun ? Et comment replacer la nature au cœur de ce monde ? Pour ce faire, il « substitue aux racines uniques un enracinement solidaire et des racines en rhizome »[1] appelant l’émergence de nouvelles pensées. Ses œuvres sont plus que des concepts, ce sont des « façons d’être au monde : une pensée de l’errance qui abolit les frontières culturelles au profit de réseaux de pensées »[2] en arborescence. Cette ramification se ressent jusque dans la diversité des médiums artistiques : œuvres et concepts sont pensés de concert. Forme et fond, union parfaite. Dessin, peinture, sculpture, installation, vidéo, son, performance, écriture. Univers - Arbre monde. Tout est lié, tout fait sens. Ce qui compte c’est de trouver le médium juste pour exprimer la bonne idée. Les pensées hybrides, ce qu’on ne voit pas, racines profondes nourries du terreau fertile du métissage et les œuvres, ce qu’on voit, témoins vivants.



© Geord Zodidat Alexis, Bruit Blanc I, ensemble de 2 dessins, graphite, encre et crayons de couleur aquarellables sur impression numérique, 21x30cm, 2018

Au-delà des mots et au-delà de la matière : l'insaisissable

C’est en avançant dans l’espace que la pensée progresse. Cheminement. Chemin faisant. Errance volontaire dans les méandres de la mémoire. Le souvenir perdu des symboles, des mathématiques anciennes qui mesuraient le monde et que seuls les initiés peuvent lire. Les œuvres de Geordy Zodidat Alexis fourmillent de symboles, de clés, de clins d’œil. Ils sont là, pas forcément pour être déchiffrés, mais pour vivre, pour n’être pas oublié et pour témoigner d’une autre manière de concevoir l’univers. Ils laissent une trace tangible, celle d’une histoire revue à échelle humaine.

Chaque œuvre est comme un parcours initiatique, ce qu’on ne voit pas, ce qu’on ressent. La suggestion sensible. La fibre, encore elle, au singulier, au figuré : le lieu supposé d’une manifestation de la sensibilité affective[3]. La fibre poétique. L’art de la fibre, celle qui vibre. Geordy Zodidat Alexis donne un espace d’expression aux émotions. On sent plus que l’on ne comprend. Les œuvres sont intimes, le chemin est personnel. Chacun se laisse porter, emporter en lui-même par l’insaisissable justesse de la performance et de l’écriture poétique. Gérard Mayen rappelle d’ailleurs que la notion de performance, de performativité vient de la linguistique et de la philosophie : un énoncé performatif « produit une transformation substantielle dans la réalité »[4]. L’artiste imbrique l’art dans la vie. Il construit un autre possible. Il arrange « des « espèces d’espaces »[5] qui appellent la dérive du regardeur, entre flânerie et quête, promenade et exploration »[6]. La boucle est bouclée : du geste à l’écriture, du mot à la matière, la poésie demeure, irrésolue.

« Les objets nous regardent passer »[7].

Cindy Olohou



[1] Édouard Glissant, Philosophie de la Relation, Poésie en étendue, Paris, Gallimard, 2008, p.23

[2] Convoi e><ceptionnel, Partout … mais pas pour très longtemps, p.7.

[3] Définition « fibre », Centre National de Recherches Textuelles et Littéraires.

[4] Gérard Mayen, Qu’est-ce que la performance ?, Centre Pompidou, carnet pédagogique, février 2011, Paris [En Ligne] http://mediation.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-Performance/

[5] Titre d’un ouvrage écrit par Georges Perec en 1974 et paru aux éditions Galilée.

[6] Convoi e><ceptionnel, op.cit., p.9

[7] Prince Guezo, séminaire « Décoloniser la collection », La Colonie, Paris, 12 septembre 2018



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