Cléophée Moser, ré-enchanter le réel par une esthétique du soin



Cléophée Moser est une artiste vidéaste et chercheuse en Art contemporain et société.

Toute sa démarche artistique part d’un constat : à travers l’art on peut agir de manière

dynamique sur la façon dont le monde se construit en soignant par des petits gestes quotidiens. Cette esthétique du soin et de la réparation passe par l’invention de nouveaux rapports humains hors du cadre des rapports de forces socio-économiques qui régissent notre société. Cléophée Moser passe souvent par le medium de la performance pour questionner les rapports que nous entretenons avec l’espace, l’autre et nous-même. Artiste engagée, elle aborde dans ces œuvres des thèmes qui lui sont chers comme le féminisme, le soin, l’invention de soi, le rapport à l’espace et au territoire, les villes, etc. Toutes ces thématiques renvoient toujours à deux questions récurrentes : Comment interagir avec l’espace matériel, physique ? Comment interagir avec les gens ? Ces interrogations sous-tendent une réflexion d’ensemble qui est à travers l’art trouver un moyen de franchir les frontières physiques et/ou symboliques imposées par des rapports de force ?

Selon elle, il faut changer la manière dont on aborde l’art et le vivant autour de nous, l’autre à côté de nous et ce qu’on veut lui communiquer. Il faut inventer une autre manière de gérer le réel [1]. La pensée se nourrit du mouvement, en créant une dynamique, en interagissant avec le reste du monde. Les œuvres de Cléophée Moser sont des « anomalies créatives »[2]. Ce sont des hybridations. Elles se nourrissent de rencontres, de déplacements et d’espaces autres.


© Cléophée Moser, consultation, cabinet de consultation Boni Santé, mars 2019, Brighton, Angleterre


Penser, agir, interagir : les 3 temps de la performance


La performance n’est pas improvisation [3]. Elle s’appuie sur un protocole parfois très détaillé. Elle est pensée, d’autant plus chez Cléophée Moser que sa pratique artistique se nourrit d’une formation de chercheuse en anthropologie. La création s’accompagne d’un processus de recherche et d’expérimentation, le « penser »; puis avec la performance artistique un acte est posé, c’est « l’agir ». Cet acte interagit directement et immédiatement avec le milieu dans lequel la performance a lieu. Cette interaction permet une catharsis du spectateur. C’est la création de quelque chose qui n’était pas là avant. L’esthétique du soin prend alors tout son sens. Dans l’installation-performance Boni Santé, l’artiste interroge les dynamiques relationnelles urbaines. Boni Santé est une œuvre qui touche au microcosme de la vie intime. À travers un cabinet de consultation éphémère l’artiste propose une réflexion et des méthodes pour agir plus consciemment avec l’autre. Micro-architecture regroupant les inspirations et réflexions de Cléophée Moser, le cabinet de consultation est un espace de performance où le visiteur devient acteur. Jouant le jeu de la thérapie du sensible avec l’artiste, il interagit avec elle, elle interagit avec lui, l’œuvre agit en eux.


© Cléophée Moser, Cabinet de consultation, Boni Santé, installation, mars 2019, Brighton, Angleterre


La transgression, un processus de passage ?


La catharsis en tant que transfert est une transgression. C’est faire traverser la même épreuve, la même émotion au spectateur par effet de projection et d’identification. Tout ce processus repose sur l’empathie et dépend de la façon dont l’autre reçoit cette proximité. La performance étant une sorte d’intrusion pour habiter l’espace de l’autre, il y a un risque. « Prise de risque physique et prise de risque intellectuelle se conjuguent et la première crée les conditions perturbatrices des cadres, favorisant l’exercice de la seconde » [4]. Mais même si le risque est présent et même s’il y a transgression, il n’y a pas forcément violence. Dans la performance, comme dans la danse, il existe un toucher non violent[5]. La bienveillance poétique est le seul moyen d’éviter de retomber dans le rapport de force. Elle permet de construire un autre type de relation. Cette volonté de soin n’est pas contradictoire avec une perturbation qui peut être perçue comme radicale.

Dans la performance Aux murs dressés, Cléophée Moser décide de manière disruptive d’aborder la question des frontières. Face au refus de visa de l’artiste congolais Tickson Mbuyi qui devait se produire avec elle au Oops Festival, elle décide de repousser les frontières. Une performance de Tickson Mbuyi est projetée sur un écran tandis que devant Cléophée Moser danse et franchit des espaces symboliques qui sont autant de murs physiques que psychologiques. Symbole des carcans de la société, la maison carrée est balayée par le souffle, par l’énergie, par la force d’une marche inéluctable, radicale dans sa détermination à se frayer un chemin jusqu’à « faire tomber la dernière pierre du mur qui m’empêche de sentir le monde bouger »[6].

Cet acte perturbateur questionne poétiquement « des habitus perceptifs, […] des mises en conditions instituées, qui nouent l’intime et le politique, et qui traduisent, sinon produisent un ordre établi des structures de pouvoir, d’obéissances, de production, de hiérarchisation, etc. »[7].

C’est par ce passage constant de frontière que Cléophée Moser invente des rapports autres dans ses œuvres. C’est par la transgression qu’elle ré-enchante le réel.


© Cléophée Moser, Aux murs dressés, performance avec une video de Tickson Mbuyi, 23 mars 2019, Brighton, Angleterre

Cindy Olohou



[1] Entretien inédit avec l'artiste, 6/03/2018

[2] C'est ainsi que l'artiste décrit sa pratique

[3] Gérard Mayen, Qu'est-ce que la performance ? Centre Pompidou, février 2011,[en ligne]  http://mediation.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-Performance/#haut

[4] ibid.

[5] op. cit., entretien inédit

[6] Cléophée Moser, texte de la performance "Aux Murs Dressés", mars 2019

[7] op.cit. Gérard Mayen, Qu'est-ce que la performance ?

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