Rencontre avec Ana Navas

Dernière mise à jour : 29 juil.



Nous avons eu la chance de discuter avec l’artiste Ana Navas, lors des portes ouvertes de la Fondation Fiminco, quelques mois avant l’exposition de finissage de sa résidence (2021) !


© Pequod Co.

© Gallery Viewer

Cette expérience nous a permis de découvrir les dernières réflexions de l’artiste, les œuvres en devenir, ainsi que les sujets et pièces qui l’intéressent depuis plusieurs années. La rencontre, chaleureuse et intimiste, fut une plongée dans l’univers créatif d’une artiste curieuse qui porte un regard particulier sur les objets, leur histoire et le lien parfois inaperçu qui nous unit à eux, et qui pourtant nous impacte. Un état d’esprit inspirant et très ouvert.


Pour celles et ceux qui ne connaissent pas encore l’artiste, Ana Navas allie les disciplines (peinture, textile, sculpture, dessin) et les détourne. Elle passe d’une pratique à l’autre, les mêle afin de les faire dialoguer et produire des objets qui n’appartiennent pas à un champ de création unique et précis. Cette capacité de l’artiste à se déplacer entre les techniques et à repousser les limites, nous apporte un nouveau regard sur ces objets, auxquels nous ne donnons souvent qu’une seule histoire, une seule utilité.



© Exposition Pleins Feux!, Fondation Fiminco

Inspirée par l’histoire de l’art et les musées, Ana Navas s’intéresse à la façon dont on présente et expose les choses. Elle déniche les liens entre les espaces, les objets et nos corps afin de faire envoler notre imagination et atteindre un monde de tous les possibles. Elle cache les objets, reprend leurs patrons de design pour les exposer et ainsi refléter d’autres formes et qualités plastiques. Sa motivation principale ? Parler de la forme, du sensuel, de ce rapport organique aux objets. Cependant, toutes ses créations s’accompagnent d’une recherche historique, d’un regard vers le passé afin de comprendre l’évolution des objets, des œuvres d’art et des salles d’exposition. Cette quête du passé permet de rendre compte de l’histoire cachée de chaque création humaine, des différentes étapes du processus qui nous permettent d’apprécier l’objet tel que nous le voyons aujourd’hui.



© Ana Navas

Lors de nos échanges, Ana Navas explique d’où vient cette motivation pour appréhender les objets quotidiens, les transformer et les interpréter afin de les voir autrement. Habituée à répondre à ces questions, elle utilise l’image de l’arbre généalogique pour expliquer sa pratique : tisser des liens entre différents moments historiques et disciplines pour arriver au résultat: l’objet que l’on connaît aujourd’hui. Elle réalise ainsi des spéculations et projections sur les limites de l'inventivité humaine et les objets du futur. Dans cette recherche historique, elle passe par des oeuvres d'art iconiques ou des objets reliés à l'accessoire ou l'outil qu'elle étudie, intéressée par ce qui les construit. Cependant, elle garde toujours en tête le devenir : quelle signification cet objet aura pour nous dans le futur ? Quelle narration nous ferons sur celui-ci ? Lancée dans ses réflexions personnelles, celles qui motivent cette puissance créative, Ana Navas raconte : “je m’intéresse au chuchotement des formes, quand on est immergé dans celles-ci, on ne se rend pas compte des changements imperceptibles”. Collectivement, nos choix d'un objet ou design par à rapport à un autre sont déterminés par l'environnement socio-économique dans lequel on évolue. Elle s’intéresse aux motivations qui sous-tendent ces décisions. Finalement, ce qui, à première vue, peut sembler sans importance, dévoile plus d'informations qu'on ne le pense sur notre vie sociale et culturelle si on apprend à regarder. Chaque création emporte avec elle des promesses, des qualifications, un consensus ou un rejet, un message ou même des identifications sociales qui nous définissent en tant que groupe. Un objet parle d’identité, de discours, d’intérêts, de rapports. Dans toute cette réflexion, c’est l’étude de la temporalité qui permet de comprendre des transformations sociales presque imperceptibles. La pratique artistique d'Ana Navas permet de reconstruire une mémoire collective.



© IACCCA

À ce moment de notre échange, on se rend compte que la question du croisement des disciplines peut s’expliquer par cette recherche historique de l'objet (toutes les différentes inspirations qui ont mené à sa création), mais également au fait de mettre en avant cette constante transformation, dont elle-même fait maintenant partie. Elle agit directement sur les futurs des formes, des objets et de notre lien, individuel et social, avec tout élément du quotidien. Néanmoins, elle ajoute une dernière dimension qui vient plutôt de sa personnalité. “Je ne me sens à l’aise avec aucun format, je souhaite toujours les intervertir, les modifier”. Elle aime travailler sur les limites de chaque discipline et extraire de chaque technique ce dont elle a besoin pour créer. Elle profite de cette multidisciplinarité retrouvée actuellement dans le monde de l’art contemporain pour croiser toutes les barrières et en créer de nouvelles. C’est aussi grâce à cette facilité de se lancer vers l’inconnu qu’elle trouve des solutions intéressantes et novatrices quand elle ne maîtrise pas parfaitement une technique artistique.



© Ana Navas

Notre conversation se poursuit de façon similaire à sa pratique; en tissant des fils dans tous les sens. Ce croisement de disciplines dévoile également une particularité des œuvres d’Ana Navas : elle place un voile sur les objets, empêchant l'œil de comprendre de quoi il s’agit exactement. Ce voile est parfois un tissu littéralement placé sur l’objet. On peut également l’apercevoir lorsqu’elle détourne les formes et ne garde que les patrons qui construisent un outil ou un accessoire. Il devient impossible de reconnaître de quel objet part sa création artistique au départ. Ana Navas détourne aussi notre propre réflexion : il ne s’agit pas nécessairement de cacher une particularité de l’objet, mais au contraire de la mettre en avant. Il existe un vocabulaire propre aux objets, spécifiquement aux objets industriels, et aux similitudes entre les deux. C’est justement à travers les patrons qu’Ana Navas rend visible cet abécédaire. L’origine commune, les liens qui existent dans le passé, sont mis en évidence par ce voile. Afin de rendre encore plus claire sa réflexion, Ana Navas nous parle du déguisement : elle fait avec les objets ce que nous faisons lorsqu'on se déguise, quand on devient quelqu’un d’autre. Dans cet autre, certaines de nos caractéristiques propres se dévoilent ou s’accentuent. Cette action de couvrir, masquer ou révéler, met également le public au centre de sa pratique. L'artiste souhaite engager le visiteur, voir en lui un complice qui reconnait le parcours visuel de l'objet qu'elle étudie.



© Exposition Pleins Feux!, Fondation Fiminco

Les déguisements, les tissus, les objets petits et grands, montrent à quel point Ana Navas a une âme de collectionneuse. Elle récupère les éléments qui attirent son attention, ayant parfois du mal à s’en débarrasser. Finalement, un tissu peut devenir dans le futur le composant unique dont elle aura besoin lors d’une création. Elle ne sait jamais quand, mais elle sent qu’elle aura éventuellement besoin de lui. Elle chérit les matériaux qu’elle récupère et les garde avec elle jusqu’à ce qu’ils trouvent leur place.









- Ana Sonderéguer, art curator et directrice générale déléguée de WYL


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