Rahma Naili, "seules les traces font rêver"*

Série Re-naissance Dé-corps


Depuis mon premier entretien avec Rahma en avril dernier, de l’eau a coulé sous les ponts de Paris. C’est lors de son second et dernier Open Studio à la Cité Internationale des Arts, les 18 et 19 septembre derniers, que j’ai pu voir le chemin parcouru depuis 5 mois.


Nouvelle série, nouvel entretien. Je peux dire que j’ai vu la série Re-naissance Dé-corps émerger. De rendez-vous en rendez-vous, j’ai vu les œuvres naître de semaine en semaine. Les œuvres qui composent la série ont toutes été pensées simultanément, Rahma allant de l’une à l’autre au gré de son inspiration et de l’avancement de chacune. On retrouve dans cette série tout ce qui caractérise, déjà, sa démarche artistique : le papier, l’autoportrait, l’esthétique de la fragilité et la fragmentation de la figure. Si la série s’inscrit dans la continuité, elle s’éloigne de la répétition. Trois éléments s’affirment avec force par rapport aux œuvres précédentes. Il s’agit de l’ornement qui occupe maintenant une place centrale, de la couleur et du corps. Dans les œuvres précédentes, les motifs décoratifs tissaient un fil rouge reliant les œuvres comme dans les gravures aux teintes sourdes de la série Hors-Champ. Les gaufrages de dentelles et les empreintes soulignaient l’expressivité du visage. Quant au corps, il disparaissait littéralement sous les couches de papier.[1]


Le papier est toujours là, caché, masqué, dissout, mais présent, omniprésent même. Il recouvre de motifs ornementaux les œuvres. Il est si fin, qu’il devient une seconde peau. Matériau extrêmement fragile et sensible, le papier de soie se souvient de tout, les traces, les impressions, les plissures. Il faut faire preuve d’une grande minutie pour travailler avec, au moindre geste brusque le papier risque de se déchirer. Grâce à la technique du monotype [2], Rahma imprime sur le papier de soie les motifs qui habillent ses tableaux. Le papier translucide enveloppe la figure. Il la masque autant qu’il la révèle, servant d’écrin-écran à l’autoportrait. Après-tout, c’est aussi dans le papier de soie que l’on emballe les objets précieux.





Jeu de contraste ...


Imprimé, collé sur la toile, puis peint, le papier a subit de multiples transformations, qui font échos aux expériences vécues par l’artiste, et plus largement par tout un chacun. Ces expériences nous marquent à l’intérieur aussi profondément que l’encre s’imprime sur le papier. Elles laissent des traces, parfois invisibles à l’image du papier de soie dont l’on devine à peine la présence sur la toile. S’il n’est pas explicitement visible, c’est justement pour cacher cette fragilité. La peinture le recouvre comme le temps masque les cicatrices intimes. Rahma veut montrer ces traces, or ce qui est important dans la trace c’est l’absence de corps. L’absence est la preuve que présence il y a eu. C’est tout l’enjeu des contrastes entre présence/absence, vie/mort, réel/éternel, le corps/l’ornement.


Dans ce jeu de cache-cache, l’ornement joue un rôle crucial. Souvent perçu comme superficiel et secondaire, « sans référent significatif » [3], il a peu de valeur dans le langage courant. Décoratif, visant à embellir, vulgairement : on pourrait s’en passer ! Loin de cette vision réductrice, Oleg Grabar propose de le définir comme « une forme intermédiaire qui rend possible la transmission de la communication visuelle dans la création » [4]. C’est le rôle qu’il rempli dans les œuvres de la série Re-naissance Dé-corps. Celles-ci reposent sur un va-et-vient permanent entre les motifs décoratifs et les autoportraits, les deux allant parfois jusqu’à se confondre. Si on enlève la figure, le décor ne dit plus rien et inversement. Les motifs jouent le même rôle que les paysages symboliques dans les portraits de la peinture classique européenne. Ils rendent les états d’âmes et les émotions du personnage représenté, en l’occurrence l’artiste. Cependant, de par leur nature ornementale, ces motifs s’adressent directement à l’imagination du regardeur, le laissant libre d’interpréter le tableau selon ses référents.


Rahma Naili, Genèse, technique mixte sur toile, 117*89cm, Paris 2019.

La représentation du corps, et d’autant plus l’autoportrait, est une affirmation de soi, de l’identité et du fait d’être vivant tandis que l’ornement dans les arts d’islam est « une manière d’exprimer l’impermanence du visible » [5]. La conciliation entre les deux se trouvent sans doute dans les enjeux de la représentation du corps. D’après Ilinca Stoiciu, « dans l’art contemporain cette corporalité répond à des interrogations sur la mémoire, l’oubli, la mort et l’identité » [6]. Selon que l’image du corps se multiplie ou se disperse, le discours développé est une affirmation ou un anéantissement de soi. La série Re-naissance Dé-corps a la particularité de présenter ces deux mouvements contraires : affirmation de l’individu par le dessin très réaliste et dans le même temps, effacement de l’artiste derrière les ornements. La mise en scène de l’absence passe aussi par ce besoin de remplir le vide. La multiplication des autoportraits dissimulent mal la solitude de ce personnage qui scrute le spectateur intrusif. Le corps de Rahma devient « une figure au croisement des désirs et des contraintes » [7] entre absence et présence. C’est peut-être là que la figure de Rahma/de l'artiste disparaît pour laisser place à quelque chose de plus universel. Comme elle le disait elle même lors de notre premier entretien : « l’enjeu n’est pas d’être au plus près du réel mais de faire naître à partir de l’abstraction des formes, un visage qui perd toute identité en s’habillant d’un masque d’universalité. Au-delà de la mise en scène, j’aimerais parvenir à transmettre […] la vulnérabilité humaine » [8].



Rahma Naili, Les Muses, techniques mixtes sur toile, 190*89cm, Paris 2019


La trace, miroir d'une présence


Le dialogue qui s’installe entre les autoportraits et les motifs ornementaux raconte une histoire, une histoire d’éphémère, d’empreinte. Les tableaux de la série Re-naissance Dé-corps sont autant de traces émotionnelles dont le récit est rythmé par la répétition des ornements qui créent une poésie, une musique sur la toile. Le rythme des arabesques répond à celui des couleurs. Les motifs ornementaux se décomposent en fragments, qui trouvent leurs origines dans les empreintes d’objets éphémères que Rahma a réalisé en 2017/2018. Ils sont la trace d’une forme disparue, qui, selon Ilinca Stoiciu, en s’adressant à l’imagination du spectateur, stimule sa propre relation à l’absence provoquant « un paradoxal effet de souvenir » [9]. Les ornements sont d’ailleurs directement liés à la mémoire de Rahma elle-même. Ils évoquent les mosaïques et les motifs architecturaux orientaux, mais aussi les souvenirs de son premier automne à Paris à travers les feuilles mortes. Deux couleurs sont associées à ces souvenir : le bleu et l’orange. Le bleu est une couleur affective qui lui rappelle son père, tandis que l’orange symbolise l’automne. Hasard ou pas, ces deux couleurs sont complémentaires et lient les oeuvres de la série entre elles. La notion de dualité se retrouve à nouveau et semble marquer toute la série, tout comme le concept de trace.


Le mot trace en lui-même est d’une grande simplicité, mais plus les mots sont simples, plus les questions qu’ils soulèvent sont complexes. Alexandre Serre distingue quatre acceptations du mots traces : « la trace comme empreinte, comme marque psychique, avec notamment la problématique de la mémoire et de l’imagination ; la trace comme indice, comme « petite quantité » [qui reste] ; la trace comme mémoire avec la question du document comme trace du passé [et] la trace comme ligne, écriture et la problématique de la trace écrite. » [10]. On peut retrouver toute ces dimensions dans les tableaux de Rahma. La trace comme empreinte n’est plus à démontrer dans son œuvre tant c’est un leitmotive de son travail par la pratique de la gravure et de l’estampe, ainsi que par sa réflexion sur les marques intimes laissées par les expériences de la vie. Les empreintes d’objets éphémères sont autant d’indice d’un passage sur terre et de ce qu’il en reste. La trace comme mémoire apparaît dans la référence que Rahma fait à son passé dans ses oeuvres. Elles acquièrent alors le statut de trace du passé, les inscrivant dans une temporalité ambiguë. La dernière acception est moins évidente mais sans doute est il possible de voir l’affirmation de la ligne dans la présence marquée du dessin. Forme d’écriture à part-entière, le dessin raconte, décrit et parle parfois plus que milles mots. Nous confrontant à son tracé brut et sans idéalisation, Rahma invite le spectateur à écouter l’histoire qui s’écrit en lui.


Rahma Naili, L’Introspection, techniques mixtes sur toile, 117*89,5cm, Paris 2019


Impact visuel d’une disparition ou indéniable évidence physique ? Les œuvres de Rahma se situent pile entre les deux. L’ornement joue tout à la fois le rôle de voile, de masque mais aussi d’intermédiaire et de révélateur. La série Re-naissance Dé-corps présente ce qu’on montre et ce qu’on cache, le corps intime et le corps public. Rahma y expérimente la plasticité symbolique du corps.






* René Char, La Parole en Archipel, Gallimard, Paris, 1962

** image de couverture © Aurélien


[1] cf. article « Autoportrait du sensible, trace tenace de la fragilité », le 25 avril 2019, en ligne : https://www.wylagency.fr/post/autoportrait-du-sensible-trace-tenace-de-la-fragilit%C3%A9

L’article est consacré à la série Hors-Champ et à sa genèse.

[2] Monotype : Procédé d'impression où une peinture sur cuivre, sur verre ou sur matière plastique est reportée par pression sur papier, ce qui ne permet d'obtenir qu'un seul exemplaire. Définition du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, en ligne : https://www.cnrtl.fr/definition/monotype

[3] Oleg Grabar, L’Ornement, Formes et fonctions dans l'art islamique, Flammarion, Paris, 2013.

[4] ibid.

[5] ibid.

[6] Ilinca Stoiciu, « Présence et Absence. La corporalité dans l’art contemporain », Studies in Visual Arts and Communication : an international Journal, vol.2, n°1 (2015).

[7] ibid.

[8] cf. article « Autoportrait du sensible, trace tenace de la fragilité », op.cit.

[9] Ilinca Stoiciu, « Présence et Absence. La corporalité dans l’art contemporain », op.cit.

[10] Alexandre Serre, « Quelle(s) problématique(s) de la trace ?, 2002, communication prononcée lors du séminaire du CERCOR sur la question des traces et des corpus dans les recherches en Sciences de l’Information et de la Communication. p.2

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© 2018 par WASANII YA LEO. Créé avec Wix.com

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