Réflexion sur l'art contemporain latino-américain avec Ingrid Arriaga

Dernière mise à jour : 1 août



Ingrid Arriaga est chargée d'expositions et de médiation à l'Institut culturel du Mexique à Paris. En 2020, nous avons échangé ensemble sur sa vision de "l'art contemporain latino-américain". Bonne lecture !


© Lorenzo Armendáriz, Exposition « Se déplacer pour exister », Institut culturel du Mexique en France, 2021

WYL : Comment définir l’art contemporain latino-américain ?



L’art contemporain latino-américain est certes une étiquette, néanmoins je crois cette dernière nécessaire. À l’origine, c’est une catégorie géographique qui fait donc référence à des artistes latinos qui sont nés en Amérique centrale, en Amérique du Sud ou dans les Caraïbes. Mais c’est aussi une catégorie socio-culturelle. C’est à dire que l’on a également des artistes à l’intérieur de cette catégorie, qui ne sont pas nécessairement nés dans la région, mais qui partagent un patrimoine et un héritage avec leur famille à l’étranger, soit en Europe, soit aux Etats Unis. Ça peut aussi être des artistes d’origines différentes et non latino-américains qui demeurent dans la région latino-américaine depuis des années et où ils se sentent comme chez eux.




© Isabel Leñero, Exposition « Géographie des plantes », Institut culturel du Mexique en France, 2022

WYL : Qu’est-ce que “l’art contemporain latino-américain” pour vous ?


Ce n’est pas facile de définir cette catégorie, car les frontières entre les diverses créations, sont assez poreuses. On a déjà dit que l’art latino-américain est exotique, magique, surréaliste, pamphlétaire parfois. Toutes ces différentes descriptions peuvent aussi être rattachées à l’art contemporain de régions telles que l’Afrique ou l’Asie. Si l’on doit faire cet effort de définir l’art latino-américain, je parlerais de quête d’identité. C’est une quête d’identité qui est construite dans une relation de pouvoir ambivalente avec les colons (l'Espagne et plus largement l'Europe ou même aujourd’hui avec les Etats Unis). L’ Europe est l’ennemi et le phare en même temps, elle est source d’inspiration et démarqueur de la différence. Les artistes latino-américains font l’effort de trouver des éléments propres à eux pour se différencier de ce qui est proposé en Europe. La relation est donc une confrontation non pas avec un territoire particulier, mais avec une notion plus ample, construite par des idées du patriarcat, du néolibéralisme et l’universalisme. Récemment, le communautaire acquiert une dimension très importante. La création latino-américaine reconstruit constamment le concept d'identité et celui de communauté. Ainsi, les canons et les références des artistes bougent : le régional et transnational substitue le national, le transgenre substitue les droits de l’homme ; l'écologie remplace le progrès, etc.



© Roger von Gunten, Exposition « Sirénades », Institut culturel du Mexique en France, 2022

WYL : Cette expression a-t-elle encore un sens aujourd’hui ?



Je pense que oui, surtout en termes marchands car cela permet tout simplement d’identifier des niches particulières. Au-delà de ça pour la création, elle permet aux artistes de se retrouver dans une communauté perméable, plus vaste, qui a une sorte d’identité à l’échelle mondiale. Pour nous les chercheurs, critiques d’art, médiateurs, l’expression permet d’identifier et de promouvoir cet art auprès du grand public. C’est super important parce qu’elle guide la réflexion, le partage des idées, et la mise en question de tout ce corps créatif. L’expression est une panoplie plastique, indispensable pour pouvoir construire cette communauté autour. Les frontières seront indiquées par les artistes eux-mêmes et nous les suivrons. En tant que catégorie socio-culturelle, elle n’est pas figée mais a des origines historiques imaginaires, réelles, rénovées, révisées.




© Edgardo Navarro, Exposition « Passerelles », Institut culturel du Mexique en France, 2020

WYL : Selon vous, quelle est la visibilité de « L’art contemporain latino-américain » à Paris ? (dans différents domaines : ventes d’œuvres d’art, artistes, expositions) Qu’en est-il de la visibilité de l’art latino-américain à l’international ? Auprès du grand public?



La visibilité de l’art contemporain latino-américain est irrégulière, elle varie selon la période de l’année et la discipline artistique. À Paris, la priorité semble être pour la peinture, la sculpture et l’installation. À l’inverse, le dessin reste dans des espaces que l’on pourrait définir de ‘geek’ qui s’ouvrent doucement aux autres publics, et la performance est pratiquement inexistante.

En termes de réception, il me semble que l’accès est encore restreint pour le grand public, qui est davantage familiarisé avec des œuvres précoloniales ou classiques venant d’autres aires culturelles non européennes.




© Mauricio Limón, Exposition « Le premier qui rira », Institut culturel du Mexique en France, 2020

WYL : Ces dernières années, il semble y avoir une redécouverte de l’art extra-occidental. Selon vous, est-ce une réflexion profonde sur le monde de l’art ou un effet de mode ?



Il me semble que cette ouverture a toujours existé comme une curiosité euro-centrique. Il s’agit du pouvoir du regard. Aujourd’hui, cette curiosité, ce regard, cette aptitude à acquérir des objets se démocratisent et se rendent donc disponibles à un public plus vaste. Cela s’explique par la facilité à faire circuler des objets mais surtout à l’image véhiculée par ces derniers. On peut finalement penser les œuvres comme cartes de visite qui se transforment en passeport pour des autres artistes latino-américains qui accèdent à un réseau d‘appréciation esthétique plus vaste.




© Lorena Velázquez, Exposition « Livres débordés », Institut culturel du Mexique en France, 2019

WYL : Existe-il selon vous une scène latino-américaine et un marché latino-américain à proprement parler ? Si oui, en quoi se différencient-ils des autres scènes et marchés contemporains ? Si non, pourquoi ?




Il est difficile de répondre à cette question sans aucune mesure de référence. Je pense que la différence de marché se met en place en suivant des raisons socio-économiques, c'est-à-dire en suivant une capacité d’achat. Les dissemblances qui s’installent se font par distinction et goûts, et peuvent être similaires à celles des arts contemporains des autres régions.






© José Benitez Sánchez, Exposition « L’art sacré des Huichols », Institut culturel du Mexique en France, 2019

WYL : Est-ce qu’il existe un réseau d’art latino-américain ? Une communication et une collaboration entre les différents acteurs ?



Oui cela existe, mais je crois qu’il est fragmentaire et encore très fortement géré par des réseaux institutionnels ou organisationnels (foires d’art, biennales et écoles d’art). Les galeries servent en revanche à établir des réseaux encore plus sélectifs, leur fonctionnement paradoxalement met en place une division du réseau général, ce qui engendre des conséquences aussi bien positives que négatives pour la création.










© Emilio Chapela, Exposition «Vacío », Institut culturel du Mexique en France, 2022

WYL : D’après votre expérience, quels ont été les changements principaux des dernières années ? Quelle est la différence entre hier et aujourd’hui ? Vers quoi s’oriente l’avenir ?



Mon parcours professionnel est court et la perspective n’est pas si lointaine dans mon cas. Néanmoins j’imagine que l’avenir de la création contemporaine latino-américaine continuera à explorer deux opposés en les mélangeant : l’origine et le futur : l’histoire-tradition et l’innovation-technologie.














© Exposition « Géographie des plantes », Institut culturel du Mexique en France, 2022

WYL : Est-ce que le marché est seulement constitué par des artistes reconnus ? Selon vous, quelle place est laissée à l’intégration des artistes jeunes et émergents ? Qu’en est-il de la place des artistes et des acteurs issus des diasporas ?



Oui, c’est souvent le cas, malgré quelques exceptions, comme une institution ou une fondation qui aide à la visibilité d’un artiste émergent. Généralement, les acteurs issus des diasporas sont marginaux. Néanmoins je dirais qu’ils possèdent déjà leur propre maîtrise du terrain avec leur public en croissance, dû à la mobilité contemporaine et à la familiarité des notions de dépaysement et d’exil, partagée par les artistes et le public.




© Carlos Rodriguez, Exposition “Gran Salón México-Paris”, Institut culturel du Mexique en France, 2021

WYL : Quelles stratégies avez-vous perçues ou mises en place pour intégrer le circuit artistique parisien (ou pour intégrer des artistes/pratiques/lieux à Paris) ? Qu’en est-il du circuit international?



A l’Institut Culturel du Mexique (ICM), nous essayons de coordonner les expositions avec les évènements de la scène artistique parisienne. Par exemple, nous présentons une exposition photographique aux côtés de Photo Paris. Nous faisons une proposition en art contemporain en lien avec la FIAC. Aussi nous sommes toujours partants pour intégrer nos activités aux festivals extramuros qui suivent notre philosophie, tel que le Festival Les Traversées du Marais.




© Julieta Hanono, Installation « Une cosmologie de poètes latino-américains », Institut culturel du Mexique en France, 2021

WYL : Quelles sont les difficultés et opportunités pour les artistes latino-américains qui souhaitent se professionnaliser et faire carrière ? Doivent-ils forcément se déplacer dans un centre artistique occidental dans des villes telles que Paris, New-York ou Londres ?



Malheureusement, je pense que cela est nécessaire au moins pour une courte période ou de façon virtuelle, c’est-à-dire avec le soutien d’une galerie, d’un musée, d’un centre culturel ou d’un promoteur culturel sur place qui aide à faire connaître son œuvre et qui ouvre la discussion autour de leur travail.




© José Benitez Sánchez, Exposition « L’art sacré des Huichols », Institut culturel du Mexique en France, 2019

WYL : Est-ce que l’intégration et la réception des artistes issus de ces régions sont différentes dans d’autres pays (Angleterre, États-Unis, Japon, Chine, Afrique du Sud, Brésil …) par rapport au système français ? Pourquoi?



Je n’ai pas assez d’éléments pour répondre en détail à cette question. En tout cas pour le réseau muséal européen, on remarque de plus en plus d’efforts pour accueillir des artistes de territoires étrangers afin d‘actualiser l’imaginaire historique de ce monde extérieur. L’intérêt est ainsi de profiter d’un exotisme aperçu par le public pour le faire connaître la richesse et la profondeur de l’histoire, la culture et le folklore non-européen.





Merci beaucoup pour cet échange Ingrid !




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