L'autoportrait, un récit poétique qui brise les différences

Mis à jour : mai 28


Cette période de confinement fut une opportunité pour réfléchir un peu sur nous-mêmes et se donner le temps de se (re)découvrir. En même temps que la quarantaine nous obligea à rester chez nous, un peu éloignés des autres, elle nous invita à des réflexions introspectives. Nous avons souhaité donc profiter de ce cadre un peu exceptionnel pour consacrer le mois d’avril aux autoportraits. Pour aller un peu plus loin, nous transformerons 1 Semaine 1 oeuvre en un exercice non exhaustif d’analyse de différentes modalités et stratégies de l'autoportrait dans l’art contemporain, à travers les exemples que nous vous avons communiqués tout au long du mois d’avril sur nos réseaux sociaux.


Dans l’approche la plus classique, l’autoportrait peut être entendu comme une activité de réflexion, dans laquelle le sujet se comporte et s’identifie comme artiste et comme modèle. Si on prend en considération la réception de l’oeuvre, c’est là où l’on voit apparaître une première différence, comme le signale Valeria Stefanini. La notion d’autoportrait dans le monde de l’art a énormément changé, d’un tableau réalisé par et pour l’artiste à une oeuvre exposée au public. Il s’agit d’une production artistique toujours liée à l’évolution du rôle de l’artiste dans la société. Les plus grands changements viennent justement de cet échange avec le public, l’autoportrait n’est plus une réflexion personnelle pour l’artiste, mais peut devenir le point de départ pour un dialogue et une réflexion commune.


Le livre "The Self Portrait, a cultural history" de James Hall nous permet de nous plonger rapidement dans les évolutions historiques de cette pratique artistique. Pendant le XXe siècle, l’autoportrait subit d’importants changements qui modifient sa production. Les avants-gardes ouvrent des portes qui, aujourd’hui, font que les artistes puissent nous offrir une variété de formats dans ce “genre” artistique. Tout d’abord, nous observons une suppression du visage, des traces physionomiques, du désir mimétique, dans ces réflexions introspectives. Apparaissent des masques qui cachent les traits, et par la suite, le focus n’est plus placé dans la tête, mais dans le corps. Les différentes pratiques artistiques s’emparent également de l’autoportrait, qui était auparavant majoritairement réalisé dans la peinture ou le dessin. Nous arrivons jusqu’au moment où cette production permet à certains artistes de devenir des spécialistes de l’autoportrait. Leur production se centre entièrement, ou par périodes, sur l’autoportrait. Toutes ces tendances ont pour origine les réflexions du 19e siècle, mais se développent à un tel point pendant le 20e siècle qu'elles ont permis le surgissement de pratiques établies et reconnues. L’autoportrait permet à l’artiste contemporain de réfléchir sur lui même, mais également de questionner la société qui l’entoure. L'artiste peut utiliser n’importe quel medium pour s’exprimer et la représentation mimétique n’est plus l’objectif principal.


Pour faire un commentaire sur les oeuvres des quatre artistes que nous avons choisis, nous nous sommes inspirées des réflexions faites par Marie-France Berard lors de son analyse des oeuvres exposées dans le Musée d'art contemporain de Montréal. Berard parle de six catégories pour définir le portrait, catégories qui deviennent très utiles pour distinguer les différents propos et intérêts que peuvent avoir également les autoportraits. Le portrait autonome (le portrait d’une personne considérée pour elle-même, l’artiste se présente et se représente par les particularités de son art, ...); la fonction biographique (témoignages, expression visuelle et poétique d’un récit); la mise à distance (détournements du portrait qui l’éloignent de la fonction simplement mimétique, distance entre différentes réalités et expériences de vie, ...); le portrait comme prétexte ; l’absence d’image (renoncer à la figure, au visuel, mettre en avant la présence) ; le contre portrait (ne présente pas que l’individu, mais un dialogue entre le générique et l’individu). Nous allons voir comment ses catégories se croisent, démontrant la complexité de l’oeuvre d’art et de l’autoportrait.



Ana Mendieta


La première artiste que nous verrons est Ana Mendieta, artiste d’origine cubaine qui partit très jeune pour les États-Unis. Entre 1973 et 1980, elle développe sa fameuse série, Siluetas (silhouettes). Mendieta effectue des autoportraits dans la nature, en laissant la trace de son corps comme empreinte sur la Terre ou en recouvrant sa figure d’éléments naturels pour se confondre avec le paysage. Siluetas est une métaphore des problématiques et questionnements identitaires que provoque le déplacement. Le départ de Cuba et une difficile intégration aux États-Unis développent chez Mendieta une relation très particulière au territoire fortement liée à la question identitaire, d’où l’importance de cette notion de « trace » dans cette œuvre. Trace dans le territoire et dans l’identité de l’artiste. De même, son héritage culturel ne l’abandonna jamais. Un côté magique se ressent dans les Siluetas, cette figure féminine antiquement liée aux savoirs occultes de la Nature, aux connaissances hermétiques. On observe une trace héritée des cultures autochtones, et un témoignage de la présence de la femme et de la vie de l’artiste elle-même. Ce côté cérémonial s’accentue grâce à la forme de tombe creusée par l'artiste dans certaines interventions.



Siluetas est un clair exemple d’un autoportrait biographique, les réflexions de l’artiste témoignent ses expériences personnelles. Ana Mendieta construit un récit poétique des problématiques posés par le déplacement: l’identité est une notion multiple liée au vécu et au résentit. De même, l’artiste développe une mise à distance en proposant des photographies éloignées de l’aspect mimétique de l’autoportrait. De cette façon, elle permet de pousser la réflexion au-delà du corps et d’inclure la question de la trace. Notre rapport identitaire avec le territoire nous permet de semer des racines bien au-delà de ce qui nous entoure. Cette absence d’image, de son image, donne à l’artiste la possibilité de parler de notions abstraites, de mettre en avant la présence d’une identité plurielle. Finalement, nous observons que ces réflexions ne parlent pas seulement à son autrice. Ana Mendieta nous offre la possibilité de réfléchir sur nos propres réalités à travers ce récit intime de sa propre vie, de ses propres sentiments et préoccupations.


Zanele Muholi


Zanele Muholi est une autre figure qui nous permet d’observer le lien entre la fonction biographique de l’autoportrait et l’expérience collective. En utilisant son propre corps pour exposer une réalité et faire preuve de résistance, elle donne une voix à l’Afrique du Sud. Son message est personnel mais c'est aussi le reflet de réflexions sociales et historiques plus vaste notamment avec la série « Somnyama ngonyama » (en zoulou « louée soit la lionne noire »). Activiste visuelle et photographe sud-africaine, Zanele Muholi s'est donnée une mission : "réécrire une histoire visuelle de l'Afrique du Sud pour que le monde entier connaisse notre résistance et notre existence au plus fort des crimes de haine en Afrique du Sud et au-delà". Elle utilise son corps comme toile pour confronter la politique de la race et sa représentation dans les archives visuelles. Zanele Muholi se noircit plus profondément la peau afin que chaque portrait pose des questions critiques sur la justice sociale, les droits de l'homme et les représentations contestées du corps noir. Ilinca Stoiciu note que dans les oeuvres impliquant le corps :

« Les œuvres se nourrissent ou sont dévorées par le public, c’est une relation de dominance qui s’érige parfois, et qui conduit finalement à cette question [...], c’est-à-dire de savoir quels sont les rapports au corps qui génèrent l’impact visuel d’une disparition ou par contre d’une indéniable évidence physique.» (Ilinca Stoiciu, "Présence et absence. La corporalité dans l’art contemporain", Studies in Visual Arts and Communication : an International Journal, Vol.2, No 1, 2015)



Zanele Muholi joue sur les deux registres avec cette série. Dans certaines photographies, la mise en scène et les accessoires font nettement ressortir son visage de la composition, dans d’autres, son corps est comme absorbé par les éléments qui l’entourent ou le fond sombre. Les frontières deviennent floues entre le corps de l’artiste et le reste. Néanmoins une élément reste manifeste et confronte le public, il s’agit du regard de Zanele Muholi, un regard de défi, un regard qui affirme sa présence et son identité.


L’autoportrait devient un miroir critique tendu à la société pour porter des revendications s’inscrivant aussi bien dans le champs de l’histoire que dans celui du politique. L’image du corps de l’artiste est à la fois un corps subjectif, l’affirmation d’une identité, et un corps collectif portant les revendications d’une génération.


Ces deux artistes nous montrent que l’autoportrait est devenu, pour l’art contemporain, un outil engagé fortement liés à des revendications ou des questionnements de l’histoire. Il s’agit d’une production qui permet de parler d’une expérience et d'une histoire collective, de dénoncer et de mettre en avant des réalités ; et, dans le même temps, la particularité de l’individu derrière l’oeuvre ne nous échappe pas. Ce n’est plus uniquement une réflexion introspective personnelle mais un commentaire socio-politique. Le personnel devient collectif.


Jorge Macchi


Il est évident que la fonction autobiographique ne peut pas échapper à l’autoportrait, cependant, pour l’autoportrait (2003) de Jorge Macchi, l’expression visuelle de son propre récit est moins évidente. Macchi (Buenos Aires, 1963) ne développe pas sa pratique autour de l’autoportrait. Cependant, il utilise à plusieurs reprises les journaux comme source d’inspiration et outil de travail. Il analyse les informations diffusées par la presse écrite afin de repérer des phrases clichées et créer à son tour des histoires. Pour son autoportrait, l'artiste découpa des phrases énoncées par des personnes célèbres lors de différents entretiens réalisés par les médias.


Macchi conçoit sa pratique autour de l’anecdote et de la vie quotidienne, des fragments et des marges. Pour lui, rien n’est permanent : les choses changent. Tout est toujours en mouvement. C’est ainsi que son autoportrait n’utilise pas l’image, mais les mots, pour démontrer que lui aussi est en transit. Lui-même se transforme continuellement ; ses désirs, pensées et peurs n’étant pas les mêmes hier qu’aujourd’hui ou le lendemain.


L’artiste fait référence à ses créations précédentes qui utilisent le même outil d’inspiration et de travail, les articles de journaux, et se présente ainsi devant nous en lien avec sa pratique artistique. L’oeuvre est un clair exemple d’un autoportrait qui renonce à la figure et qui décide de mettre en avant la présence de l’artiste, de sa vie personnelle et de ses réflexions autour de la société. Est-ce qu’il s’agit ici d’un questionnement de notre regard sur nous mêmes ? Une invitation à une réflexion introspective pour découvrir nos transformations personnelles ? D’une remise en question de notre rapport aux célébrités ? Ou d’une stratégie pour nous rappeler que, finalement, nous avons tous le même point en commun ? Être toujours en mouvement...





Rahma Naili


La démarche artistique de Rahma Naili repose sur une esthétique de la fragilité où elle cherche à atteindre ce qui reste caché derrière les apparences, l'âme des objets et des personnes qui l'entourent. Elle utilise le papier pour transmettre la part d'éphémère qui habite chacun de nous. Lui faisant subir toutes sortes d'expériences (collage, peinture, gaufrage, gravure, impression, ...), à l'image de celles que chaque personne traversent dans la vie.


Elle a notamment réalisé toute une série de gravures autour de l'autoportrait. Ces œuvres trouvent leur origine dans une performance libératrice et réparatrice qu’elle a réalisé après le deuil d'un proche.



Rahma Naili centre sa pratique dans la réflexion autobiographique, ses témoignages personnels et ses réflexions introspectives lui servent pour exprimer visuellement et poétiquement son vécu. Cependant, au-fur-et-à-mesure qu’elle se lance dans cette ligne de production, elle intègre des détournements du portrait qui lui permettent d’énoncer ce qui nous échappe. Le passage du temps, la trace de notre vécu dans notre mémoire. Ses oeuvres nous montrent que l’autoportrait est devenu plus une réflexion personnelle, éloigné de la fonction mimétique. Les oeuvres de Rahma Naili sont des révélateurs, entre le corps intime et le corps public, dans l’interstice entre ce qu’on montre et ce qu’on cache. La mise en scène de l’absence et d’une certaine forme de dissolution du corps lui permet de créer un paradoxal effet de souvenir. (Ilinca Stoiciu)


Finalement, l’autoportrait est perçu comme un élément permettant à l’artiste de parler et d’échanger avec son public, un partage d’expériences personnelles qui permet au récepteur de s’identifier, de comprendre, de réfléchir sur lui même, sur la société.





Réferences utilisées :


James Hall, The Self Portrait, a cultural history, Thames&Hudson, 2014.

Bérard, M.-F., De quelques stratégies du portrait en art actuel, ETC, (69),

35–40, 2005. (https://www.erudit.org/fr/revues/etc/2005-n69-etc1124434/35182ac.pdf)

Stefanini, Valeria, El autorretrato en la fotografía contemporánea, Material Didáctico, UADE, 2016.

Stoiciu, Ilinca, Présence et absence. La corporalité dans l’art contemporain, Studies in Visual Arts and Communication : an International Journal, Vol.2, No 1, 2015

Cindy Olohou, Rahma Naili seules les traces font rêver, Wasanii Ya Leo, 29 octobre 2019 https://www.wylagency.fr/post/rahma-naili-seules-les-traces-font-r%C3%AAver

Cindy Olohou, Autoportrait du sensible, trace tenace de la fragilité, Wasanii Ya Leo, 25 avril 2019, https://www.wylagency.fr/post/autoportrait-du-sensible-trace-tenace-de-la-fragilit%C3%A9


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