Juan Ferrari : « the medium is the message »* ou l’évidence d’un art politique.


Juan Ferrari utilise l’art numérique et les nouvelles technologies pour questionner la société contemporaine. Artiste cosmopolite, il a fait des études d’ingénieur en Uruguay avant de suivre un cursus en Design intégratif à l’École supérieure d’art et de design FHNW. Fort de cette double casquette, l’artiste puise dans son expérience personnelle pour livrer des œuvres intimes et engagées.


C.O : Peux-tu nous parler du projet sur lequel tu travailles actuellement ? C’est un projet sur les langues et plus particulièrement sur les sonorités et la musicalité des langues. Pourquoi avoir choisit d’aborder ce thème ?


J.F. : La langue est quelque chose qui m’intéresse beaucoup. C’est une autre frontière. Chez moi, ce thème est aussi très lié à l’expérience d’émigration, de déplacement. La sonorité des langues m’a toujours intéressé, mais aussi les possibilités d’expressions offertes par chaque langue. Elles s’inscrivent dans des systèmes de pensée différents et permettent d’exprimer des choses différentes.

Par exemple, je suis tombé sur un entretien avec un psychologue marocain qui abordait la question de la traduction : Qu’est-ce que ça change de traduire d’une langue à une autre ?


C.O. : Les langues sont le reflet des sociétés dans lesquelles elles ont été construites. Est-ce que c’est ça qui t’intéresse ?


J.F. : Oui, actuellement en Uruguay on voit une évolution de la langue se mettre en place. Les mots masculins ont une terminaison en - O - et les mots féminins une terminaison en - A - normalement. Mais maintenant des gens utilisent une terminaison en - E - neutre.

La langue n’est pas équilibrée car c’est un reflet direct de la société. Elle évolue en même temps que cette dernière.


C.O. : Alors que toutes tes œuvres tendent à rétablir un équilibre perdu, pourquoi t’imposer de travailler dans un contexte qui n’est pas équilibré ?


J.F. : À chaque fois que tu apprends une nouvelle langue, dans ta tête tu peux effacer certaines structures que ta langue maternelle ou qu’une autre langue t’impose. C’est ce qui m’a fait tomber amoureux des langues. Si tu changes de société, tu peux alors mieux comprendre les boîtes dans lesquelles la première société t’a mise et dans lesquelles la seconde va te mettre.

Quand on parle de pluralité des langues, il y a toujours des histoires de colonisation, de domination et de syncrétisme. On retrouve toujours dans une langue des mots venant d’une autre langue. Ces mots sont les traces de l’histoire de la société qui parle cette langue.


C.O. : Tu as beaucoup voyagé, tu parles d’ailleurs couramment trois langues. Comment te définis tu par rapport à ton parcours ? Quelle est ta définition de l’artiste ?


J.F. : Les artistes que je respecte le plus sont ceux dont la vie est cohérente avec leur discours artistique. Si on a vraiment envie de parler des choses dont on parle, en tant qu’artiste, on doit avoir une vie en cohérence avec le discours porté.

Dans l’imaginaire collectif, on a souvent une image de l’artiste comme un homme blanc hétérosexuel. Cette idée du génie, d’une personne illuminée avec une vision particulière sur le monde vient de la Renaissance, mais c’est une construction. À mon avis, ce n’est pas du tout ça. Je me définis entre deux mondes : celui de l’ingénierie, de la science et celui de l’art, donc je ne me perçoit pas à 100% comme un artiste. Bien sûr que je suis un artiste, mais entre des boîtes.


C.O. : Est-ce que tu te perçoit comme un être hybride ?


J.F : Exactement ! Définir un artiste, c’est comme définir l’art. Dans certains contextes, on peut arriver à une définition. Je peux définir ce que j’aime dans un artiste et dans un parcours artistique. Forcément, il y a une relation avec le sensible et le lien entre le sensible et la réalité. Pour moi, il est important que ce lien définisse un chemin de vie aussi.


C.O. : Pour toi l’art et la vie ne sont pas séparés. On ne peut pas faire de l’art en étant déconnecté ?


J.F. : Il y a des gens qui le font et comme dans toute généralisation, il y a des exceptions. C’est surtout que l’art que j’aime est un art profondément politique, même en étant un art numérique.


C.O. : Est-ce que justement ça ne vient pas du fait que tu travailles avec le numérique et les nouvelles technologies, donc très liés aux questions sociales et à l'actualité ?


J.F. : Oui mais ça vient aussi du moment que l’on habite. Ça me paraît une évidence que mon travail est axé sur ce chemin, tout comme les projets qui m’intéressent.


C. O. : Qu’est-ce que le politique pour toi ? Et pourquoi est-ce une évidence ?


J.F. : C’est cette idée de dynamique de pouvoir qui existe presque dans toutes les relations du monde quel que soit l’échelle : entre pays, entre personne, etc.

Ce qui m’intéresse, c’est qu’est-ce qu’on fait avec cette matière? Comment on tente d’inverser cette relation de domination et de dénoncer certains contextes.

Pour moi c’est une évidence, parce que je n’arrête jamais de me remettre en question, mais aussi la société ou le monde dans lequel je vis. Et c’est ce que j’ai envie de faire avec ma vie. Dans le domaine des arts numériques, je pourrais m’en sortir en faisant des choses un peu vides au niveau du contenu mais puissantes visuellement et avec un fort développement technique.


C.O : Tu sembles avoir une approche sensible du monde par ton engagement. Pourtant, le medium que tu utilises, à savoir les nouvelles technologies et les médias, peut paraître déshumanisé et froid. Comment trouves-tu l’équilibre entre les deux ? Comment mets-tu l’un au service de l’autre ?


J.F : Je ne sais pas, mais cette recherche d’équilibre vient de l’intérieur de moi aussi. Je me définit un peu comme un ingénieur et un peu comme un artiste, donc j’essaie de joindre les deux et d’essayer de trouver l’équilibre entre ces deux manières de comprendre le monde. J’essaie aussi de transmettre cette dualité dans mes œuvres. Pas exemple, typiquement, j’aime beaucoup les erreurs. Elles m’attirent et je les utilise comme média pour faire entrer le sensible dans cette vision plus froide, plus rigide et plus ordonnée. Et je suis convaincu que ces deux types d’intelligences existent dans tous les êtres humains.


C.O. : Chacune de tes œuvres raconte une histoire, souvent personnelle, mais en même temps c’est l’histoire de tout un chacun . Comment tu passes d’une dimension à l’autre ?


J.F : Dans la sculpture 365 jours, je suis parti d’une histoire très personnelle : ma première année de vie à Paris. Ce n’était pas la première fois que je commençais une vie dans une société différente. Je voulais prendre cette expérience comme potentiel à raconter des histoires. Je pars d’une documentation intéressante fournie par Google, celle de mes déplacements dans la ville, et j’essaie de réfléchir à comment la mettre en forme. Ce sont les endroits que j’ai fréquenté et les chemins que j’ai le plus emprunté. Finalement, j’ai décidé de donner une couche d’abstraction à cette information. J’ai trouvé que c’était cohérent, car ces informations sont des datas, c’est-à-dire quelque chose de très abstrait. Je voulais montrer la dichotomie de cette information à la fois intime et abstraite : moi en train de m’approprier une ville, de mapper une ville, de laisser des expériences de vie dans le béton, mais aussi le fait que moi je suis en train d’être mapper.

Dans Contrato [œuvre réalisée avec l’artiste Federico Nipoli retraçant leur parcours pour obtenir un titre de séjour], il était intéressant pour moi que ces papiers soient aussi une documentation de ma vie. Parfois dans les relevés de banque, je vois des dépenses amusantes, je me rappelle à quel point il était difficile d’obtenir tel papier, … des moments de vie. C’est très personnel mais c’est aussi l’histoire de milliers de personnes qui vivent la même chose et peuvent se retrouver dans ce mur de papier. L’installation parle beaucoup de l’idée d’image. Ce mur de papier était fait pour convaincre la préfecture qu’on est un couple. Dans la performance, que nous réalisons au sein de l'installation, se superpose notre image en train de construire les différentes images de notre couple, mais cette fois en tant que binôme artistique. La nature de notre relation n’est jamais explicite. Même dans la performance, on continue à jouer. C’est un autre couple, une autre image.


C.O. : Toute la matière de tes œuvres, c’est toi, ton expérience, pourtant ton image est toujours une image projetée. Pourquoi ?


J.F. : C’est peut -être aussi à mettre en lien avec cet équilibre que j’essaye de trouver, avec quelque chose de plus froid, de plus rationnel. Et il y a cette image de l’artiste dans laquelle je ne me retrouve pas. J’ai envie de parler de sensibilité en générale, donc je passe par la mienne mais je n’ai pas envie de parler de moi. Je n’ai pas envie de devenir cette image de l’artiste génie dont on parlait tout à l’heure. Ma sensibilité est un moyen de percevoir le monde. C’est plus un outil que le but du message. Je m’instrumentalise moi-même en quelque sorte.


C.O. : C’est très cohérent avec la manière dont tu m’as expliqué percevoir les outils numériques : ils ne sont ni bon ni mauvais mais sont des lunettes par lesquels tu transmets des messages. Comment procèdes-tu ?


J.F : Dans mon travail « The medium is the message ». On parlait tout à l’heure de l’art politique et de l’importance de la cohérence entre la vie et le discours artistique pour moi. C’est une prise de risque. Je pense que les gens qui ont fait ces choix sont des gens qui sont arrivés à faire des transformations dans ce monde. Je n’ai pas la prétention de vouloir changer le monde, mais plutôt d’apporter une petite pierre qui l’équilibre.

Des fois, je travaille d’une manière qui n’est pas du tout réfléchie, de manière très intuitive. Le sens de ce que je fais vient parfois après. Je parts toujours d’une idée, de quelque chose que j’ai envie de travailler et qui peut être une technologie, une histoire, n’importe quoi. Contrato part de mon histoire personnelle avec Federico Nipoli et ma recherche sur les langues part d’un intérêt pour le sujet. C’est toujours une intuition qu’il y a quelque chose à dire, la sensation d’un terrain fertile. Ce n’est pas trop rationalisé au début. Ensuite généralement je fais une recherche, par exemple sur les langues j’ai fait des recherches sur la phonétique, la phonologie et l'histoire.


C.O. Est-ce que c’est parce que dans ta pratique tu te laisses un peu porter par tes recherches que le hasard joue un rôle aussi important pour toi ?


J.F. : Tout à l’heure, je parlais des erreurs, et je voudrais insister encore là dessus. Les erreurs apportent un côté aléatoire. Elles parlent du contrôle qu’on n’arrive jamais totalement à avoir. C’est aussi l’endroit où toutes ces conditions rigides s’écrasent un peu. On est habitué à avoir une technologie finie dont quelqu’un a résolu tous les problèmes, mais en fait il y a pleins de problèmes, d’erreurs. On essaie de cacher ça. C’est une matière que je trouve beaucoup plus honnête. Les erreurs parlent à l’intelligence humaine, qui essaie de construire quelque chose d’objectif à partir de sa subjectivité. L’erreur est un monde en soi. Moi, je les utilise pour exprimer ma subjectivité. C’est ma façon hasardeuse de travailler avec les outils numériques.


Entretien réalisé par Cindy Olohou


* Marshall McLuhan, Unserstanding Media : The Extensions of Man, Mentor, New-York, 1964.

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