Contemplations personnelles sur un monde en transit : les livres d'artiste de Lorena Velázquez


Lorena Velázquez est une photographe franco-mexicaine installée à Paris depuis 2016. À la fin de l’année 2019, nous avons eu l’opportunité de découvrir sa production artistique au sein de l’exposition “Livres débordés” à l’Institut Culturel du Mexique. Lorena développe une pratique autour de la photographie et des livres d’artistes depuis une vingtaine d’années. Pour cette exposition, l’artiste et les commissaires (Luis Rodríguez, Alberto Ruy Sánchez, Christine Frérot) ont décidé d’exposer six livres et d’intervenir sur les murs de l’Institut en sortant les oeuvres de leur format initial. Les livres pouvaient se voir sur les murs et dans l’espace avec des installations et des photographies de grand format.


En janvier 2020, Lorena Velázquez a accepté de nous rencontrer pour discuter autour de sa pratique. Nous avons découvert une artiste sensible à la relation de l’être humain avec la nature et aux rapports humains dans la société. Consciente des changements sociaux et technologiques de ces dernières années, et des impacts que ceux-ci ont dans notre entourage et notre vie quotidienne, elle se plonge dans la création de séries artistiques qui documentent ses préoccupations personnelles. Artiste autodidacte, Lorena Velázquez développe d’abord une carrière en tant que danseuse contemporaine, ce qui l'amène à participer à la vie de théâtre. Elle découvre ainsi la photographie en tant qu’instrument d’enregistrement et commence son chemin vers les livres d’artiste. Son parcours inédit, mêlée d’intérêts divers et multiples, lui permet de communiquer ses propos à travers différents formats. Lorena Velázquez se nourrit de la discussion avec d’autres artistes mais également d’un apprentissage continue qui la pousse à s’inscrire à des ateliers artistiques pour découvrir des nouvelles techniques, confronter sa vision personnelle à celles des autres et sortir de sa zone de confort.


À vous maintenant de réaliser une plongée dans sa vision du monde et ses réflexions intimes !


AS : Je voudrais commencer par parler un peu du début de ta pratique artistique / carrière.


LV : Ma carrière c’est un peu sui generis, parce que je suis autodidacte. Je n’ai pas eu une formation orthodoxe. Au Mexique, j’ai commencé une licence en Histoire de l’Art. En même temps, je dansais professionnellement. Je me suis dédiée pendant plusieurs années à la danse contemporaine. J’ai fait des études universitaires parce que je devais. Une obligation dans la famille. Se consacrer à la danse, ce n’était pas quelque chose de sérieux. Finalement j’ai dû faire un choix : ou je finis l’université ou je me consacre complètement à la danse. Mais, la danse ne permet qu’une période courte pour se développer en tant que danseuse. C’est ainsi que j’ai décidé de me dédier à la danse et j’ai abandonné les études. Finalement, j’arrive au moment décisif, les 40 ans, et je commence à me demander si je souhaite ou pas avoir un enfant. Je conclus finalement que le jour où j’aurais un enfant, je quitte la danse. On dirait que mon parcours c’est une aventure non structurée, mais d’une certaine façon, ça a été très structuré.


La danse a été très importante pour moi. J’ai commencé à danser dès l’âge de six ans. Une formation classique, puis contemporaine et un peu de flamenco. Je pense que dans la danse, en tant que discipline, se voient réunis plusieurs des arts. Pour danser, il faut lire, interpréter, il y a une thématique, un scénario à suivre, une chorégraphie. Nous entrons en contact avec la lumière et l’ombre, le reflet. Je sens que, de plusieurs façons, le théâtre c’est comme la boîte obscure de la caméra. Dans la compagnie avec laquelle j’ai dansé, c’était très intéressant parce que c’était un collectif. Pendant les années 1980, tout le monde faisait de tout. Il fallait nettoyer le sol, vendre des billets, faire les vêtements. Finalement, ce fut un apprentissage multidisciplinaire, très enrichissant. Et c’est justement à cette période là que j’ai fait de la photographie. Je faisais le registre des essais.


Puis, un jour je me rends compte, sans le vouloir… Il y a une femme que j’aimais beaucoup, artiste multidisciplinaire qui vient de décéder, Yanis Pecarins, qui faisait des livres d’artistes d’une façon très intime, très féminine. Très proche de la femme, d’une façon très forte. Elle faisait ses livres d’artistes avec une douceur et une intimité. Je pense que c’étaient les premiers livres que j’ai vus, et je suis tombée amoureuse. J’écrivais, je faisais des histoires, je dessinais, je faisais des petits livres, à ma façon, sans savoir ce que je faisais en réalité. Malheureusement, je ne sais plus où sont ces pièces, je les offrais en cadeaux à mes amis et connaissances. Peut-être sont-elles à la poubelle maintenant? Avec le temps, je prends conscience que je fais quelque chose qui a une valeur, pas seulement une valeur personnelle, mais une valeur significative qui a un lien avec l’époque et avec la société.


Quand ma fille est née, je me retrouve chez moi, entourée de quatre murs et je reprends le cahier, l’écriture, le découpage, la photographie. Je me rends compte que je commence à créer en format « livre d’artiste ». J’ai eu la chance qu’une amie photographe me dise lors d’une visite, que le jour suivant il y avait un atelier avec une artiste japonaise où iraient toutes ses amies qui faisaient du livre d’artiste. Donc je me suis dit : d’accord, je ne perds rien, je vais tenter. Finalement, je vais aux cours, et je tombe complètement amoureuse. Je découvre que c’est mon monde et que je ne veux plus en sortir. À partir de ce moment, il y a plus ou moins 18 ans, j’ai commencé des ateliers et des cours (gravure, dessin, livre d’artiste, photographie). Par exemple, dès que je suis à Paris, j’assiste aux ateliers de la Mairie. En réalité, le plus grand apprentissage c’est le contact avec d’autres artistes, avec lesquels j’ai eu l’opportunité de travailler. Les observer, apprendre, collaborer.


AS : Et justement, par rapport aux artistes que tu as pu rencontrer, est-ce qu’il y a des grandes figures d’inspiration ?


LV : Oui, bien sûr. Les proches mais aussi ceux qui m’inspirent. Si je dois faire une liste… Les femmes m’inspirent énormément. Par exemple, Cristina García Rodero et Graciela Iturbide, deux photographes, elles sont pionnières de leur époque, avec une esthétique très particulière, une poésie dévastatrice. Elles touchent des fibres et des sujets très ponctuels qui décrivent la réalité de leur société. Esthétiquement, j’ai une passion pour le paysage, et il y a donc des photographes qui me touchent beaucoup. Particulièrement Franco Fontana, un photographe italien, qui est d’une abstraction et d’une couleur, même si je n’utilise pas tellement la couleur. Je regarde ses paysages et je me sens émue, ce n’est pas nécessairement quelque chose de très similaire à ma production.


Le nature m'émeut profondément. Si tu m’emmènes en forêt, c’est comme me donner des chocolats. Je suis émue, je sens la pulsation des arbres… Le contact avec la nature me sublime, il s’agit pour moi des choses les plus merveilleuses de la vie. À ma façon, j’essaye de mettre un petit grain pour sa conservation, créer de la conscience, prendre soin d’elle.

AS : Est-ce que tu peux nous raconter un peu ton parcours dans la photographie ?


LV : J’ai aussi eu un cours de photo pendant la licence, mais je n’ai pas fait une formation en photographie. Aujourd’hui, il y a plein de photographes, tout le monde prend des photographies et tout le monde devient photographe. Maintenant, il s’agit d’être à la mode. Il y a une concurrence énorme. Donc, c’est encore plus difficile de vivre de la photographie. C’est difficile de rentrer dans le milieu de la photographie, d’appartenir au milieu. Il s’agit de petits « clubs », exclusifs. Je ne sais pas s’il y a une ouverture ou pas aux femmes, je ne connais pas assez le milieu en France. Mais il y avait beaucoup plus d’hommes photographes avant. Enfin, ça reste un milieu très jaloux, fermé. J’essaye de ne pas trop me laisser emporter par ce facteur, parce que sinon je ne ferai rien. Je fais ce que je fais parce que j’ai une mission, parce que je crois en ce que je fais et en ce que je veux communiquer. Si c’est un petit secteur ou un grand secteur, je ne réfléchis pas énormément. Les choses se développent petit à petit, peu à peu, comme un ballon qui circule, un bloc, un kilomètre, puis dix, ensuite le pays, finalement le pays voisin et le reste du monde. Je ne suis pas pressée. Les images parleront d’elles-mêmes petit à petit.


AS : Pour revenir un peu à ta dernière expo, à l’Institut du Mexique, tu parles de la nature, de la ville et de l’être humain. Comment s’est passé ton approche de ses thématiques ?


LV : Je crois en l’humanité, en la décence, l’éthique… Nous devons avoir des valeurs pour nous sauver. Je suis préoccupée par la salvation, mais pas messianique, celle de l’être humain et de la nature. L’expo à l’Institut est intéressante, elle commence par la nature et avance par différents moments de ma production. Il y a eu deux livres que je n’ai pas pu inclure. Spiral Lady, un livre qui parle des addictions, de la misère humaine, qui est très visible dans les villes. Comment on se détruit petit à peu, pas seulement les personnes qui sont à la rue, si je pousse un peu plus la réflexion, je vois parmi les addictions celle du téléphone notamment. Cette non-communication qui nous permet d’être, ou pas, avec l’autre. Cette idée me perturbe. J’ai d’ailleurs un projet en marche, avec plein de photographies : les personnes qui lisent et ceux qui regardent leur portable dans le métro. Le livre se voit déplacé. Le téléphone va gagner. Je vois que lorsqu’une personne lit, elle reste un peu plus attentive ; mais le téléphone nous immerge dans un sub-monde. On se perd encore plus dès qu’on a les écouteurs. Pour moi c’est très curieux. Par exemple, en pleine grève, les personnes qui portaient un casque avaient l’air très à l’aise même si elles se faisaient écraser par les autres, elles ne bougeaient pas, ça ne changeait rien. Elles restaient dans leurs bulles. On est devenu très égoïste. Il nous faudra regarder à nos côtés, un peu.


The Spiral Lady, 2013

AS : Est-ce que justement, cette idée, tu pourrais la mettre en lien avec ton expérience dans la nature, avec le fait d’être dans la nature.


LV : C’est très relatif, tout le monde n’aime pas la nature, moi je peux te dire que j’ai une passion pour les arbres et j’aime marcher, dans la ville et dans la nature. Mais il y a des personnes qui n’aiment pas la nature. Je connais des gens qui ne voudraient même pas avoir une plante chez eux, parce que même une plante demande une certaine responsabilité, même le fait de recevoir un bouquet de fleurs demande une responsabilité. Si tu ne changes pas l’eau, elles fanent, mais si tu coupes un peu les tiges et tu changes l’eau, les fleurs vont durer un petit peu plus de temps. On habite un univers si complexe, qu’on ne peut pas prétendre que ce qu’on aime va absolument plaire aux autres.


Par rapport à ce que moi je ressens, la technologie nous a donné beaucoup. C’est impressionnant, son immédiateté, le fait qu’elle puisse être ta deuxième mémoire, tu te ne perds pas, tu es ici et là-bas. C’est une merveille, si on voit l’avancée technologique. Mais je sens qu’il nous manque quelque chose. On manque de tendresse, d’humanité. C’est très curieux, les personnes, nous entrons dans des espaces, par exemple une expo, pour regarder… mais finalement, on n’a réellement rien vu. La vie consiste à voir beaucoup, tout, mais en réalité, qu’est-ce qu’on garde avec nous ? On voit beaucoup, mais on ne regarde rien.


Un mundo sin flores, 2016

AS : Tu viens de m’expliquer très clairement ta vision, et je sens que tes livres présentent finalement un regard sur la vie très positive. Même celui qui s’appelle « Un Monde sans fleurs », qui utilise des couleurs plus sombres et qui expose les coupures ou moments difficiles de la vie d’une personne, quand tu le présentes au public, tu gardes cette vision positive. Tu arrives à nous transmettre une belle sensation. Le fait que tu nous avoues « pour moi la vie ne peut pas être ainsi, sans fleurs, sans couleurs ». On dirait que la plupart de tes livres exposent cette vision. Peut-être parce que tu as ce sentiment que l’on est en train de perdre quelque chose. Alors, comment et pourquoi as-tu voulu montrer cela ?


LV : La vie n’est pas toujours facile. J’ai un autre livre, qui n’est pas exposé. Il s’appelle « Miedo ». Je ne suis pas toujours positive. Ce livre ce sont les peurs des démons, de la maladie. Dans ce livre, j’ai fait un registre photographique de la maladie de ma soeur, jusqu’au jour de sa mort, jusqu’au jour de son enterrement. Je pense que la douleur peut parfois te pousser à avancer. Parfois, quand on vit des moments durs et difficiles, il y a de la force et du courage qui naissent en nous pour démontrer que les choses peuvent continuer et être différentes.


La Peur, 2018

Et aussi, j’ai ressenti que je devais changer ma façon de travailler. Acquérir de la rigueur. Je me suis donc inscrite dans un atelier à la Mairie de Paris qui consiste à planifier et développer des projets photographiques. Dans ce cadre-là, ce n’est pas moi qui décide de ce que je dois traiter, c’est au professeur de choisir, ce qui est aussi intéressant, parce qu’il y a d’autres questions qui ressortent. Il nous a demandé de faire un projet sur les banlieues parisiennes, chacun peut définir laquelle et comment la traiter. J’ai choisi Saint-Denis. Je fais un reportage de cette thématique que je n’ai pas entièrement choisie et je ressens la différence. Finalement, j’ai décidé de le faire autour des migrants, les « sans-papiers ». Je trouve très intéressant le fait de me forcer à travailler d’une façon différente et inhabituelle. Il s’agit pour le coup d’un devoir, peut-être qu’un jour cela deviendra quelque chose d’autre, mais en attendant avec cette activité j’acquiers des nouveaux éléments de rigueur. Le fait de traiter d’autres questions et de sortir de ma zone de confort, ce n’est pas si évident. Cela me permet aussi de rentrer en contact avec des personnes plus jeunes ou des personnes différentes de moi.


AS : Oui, le dialogue peut nous permettre d’apprendre aussi. Tu habites depuis quand à Paris ?


LV : Depuis quatre ans. Je suis venue pour ma famille, et peut-être pour fuir l’insécurité aussi. Ma fille est jeune. Son père est français, c’est lui qui l’a proposé. Au Mexique, tu deviens un peu esclave de tes enfants. Il faut aller la chercher, la laisser dans un autre endroit, prendre la voiture tout le temps dans une ville qui est énormément polluée avec un trafic impressionnant ce qui fait que tu passes plus de deux ou trois heures dans ta voiture. Tu perds du temps. Finalement, à quel moment tu feras ce que tu aimes faire ? Et à tout ça, s’ajoute le docteur, le sport, le compromis social, et à nouveau il faut aller prendre ta fille je ne sais plus où. Et si elle a d’autres cours ou activités ? Et cela n’est pas vivre. En plus, j’ai peur. Mon mari n’aime pas sortir la nuit, donc je dois le faire toute seule et je dois vivre avec la peur. Je ne peux pas marcher, pas vraiment, pas tranquille. Donc je me suis dit, moi ce que je veux, c’est de la liberté. Je veux être heureuse. Peut-être pas avec beaucoup de moyens, mais je veux avoir de la liberté. Nous avons donc déménagé. Maintenant, je peux voir que c’est génial. Ma fille bouge toute seule et devient de plus en plus responsable, même à l’intérieur de la maison. Au Mexique, on peut être habitué à avoir quelqu’un qui fait le ménage, pas ici. Finalement, c’était encore plus intéressant. Elle a toute la liberté, même pour bouger toute seule le soir en prenant le métro, et moi je suis moins inquiète qu’avant. Elle grandit et moi aussi. Chacune fait ce qu’elle aime. On a une liberté. Je sens que c’est une des valeurs qu’on doit défendre, et que parfois on ne s’aperçoit pas de son importance quand on l’a très facilement, comme dans le cas des français: c’est d’avoir cette liberté. Parfois, ils ne se rendent pas compte de combien la liberté est précieuse. Marcher sans peur.


AS : Oui, marcher sans peur. C’est une des raisons principales, parmi les personnes que je connais, et généralement toujours des femmes, pour quitter le Mexique, ou pour douter d’y revenir. « Ici je suis plus libre ». Je me suis sentie concernée. On a fait un petit détour, mais l’expérience personnelle impacte toujours la professionnelle. Je profite qu’on est, d’une certaine façon, sur le sujet d’habiter à Paris, et donc de tes expériences à l’international. Finalement, tu as pu exposer et travailler aux États-Unis, et maintenant à Paris. Et, bien sûr, au Mexique.


LV : Aux États-Unis c’est super intéressant. Je ne suis pas très pro USA, et moins avec l’actuel président, mais je pense que c’est très intéressant la façon dont les américains ont construit leur histoire, comment ils ont gardé un patrimoine et des archives, pour faire cette histoire. L’intelligence qu’ils ont est celle d’avoir acheté et garder énormément d’œuvres d’art. Là-bas, il y a une éducation pour la collecte de fonds, une éducation pour le don, pour le soutien. On peut le voir dans les musées à l’énorme quantité de personnes qui investissent, les mécènes. Et ici, ça n’existe pas, ni au Mexique. Je ne comprends pas encore le fonctionnement du marché en France. Comment ça marche, comment il avance, qui achète. En même temps, il y a un grand nombre de foires, donc on dirait qu’il y a un marché qui marche. Mais son fonctionnement reste un mystère pour moi.


Aux Etats-Unis, les gens s’intéressent aux livres d’artiste. Ici quand je donne mes prix, les personnes pensent que c’est hyper cher, là-bas, cela ne pose aucun problème. En France, il y a beaucoup de monde qui fait des livres et des éditions merveilleuses. J’aime beaucoup la relation qui apparaît dans les livres d’art en France entre artiste visuel et un texte littéraire important qui accompagne l’image, qui n’arrive pas dans d’autres régions du monde. Cette relation intellectuelle, avec une très belle fusion entre poète et artiste plasticien, je trouve qu’elle a beaucoup de valeur et qu’elle est vraiment enrichissante.


Aux États-Unis, j’ai déjà un marché. Je m’en sors très bien. Les bibliothèques attendent déjà mes productions. Mais bon, là-bas il y a une tradition différente et j’ai déjà fait mon petit chemin. Maintenant, je dois trouver ma place ici, commencer à faire mon petit chemin en France.


AS : Oui, le marché de l’art ici semble difficile, fermé. On dit beaucoup que les galeries sont en crise, que les ventes ne se font que pendant les foires, ce qui rend donc économiquement très difficile de soutenir un espace. De même, la concurrence est énorme, tous les artistes doivent et souhaitent passer par Paris. Tout le monde est là. Mais comme tu le dis, il nous faut encore apprendre et découvrir.


LV : Et ensuite, les foires ! Aux États-Unis il existe un marché pour le livre d’artiste. Ici, on ne dirait pas. Je participe à une foire qui est merveilleuse, les participants viennent du monde entier : la Codex International Book Fair. Les intervenants viennent d’Australie, du Japon, des pays africains. C’est magnifique, on rencontre une diversité et des langages tellement différents. Il y a un marché pour tout. Mais ici, on dirait que c’est un même marché, très petit, celui des bibliothèques, il y en a plusieurs très intéressées, mais il n’y a aucun budget. Regrettable.


AS : Je voulais justement connaitre ton expérience à Paris, parce que j’ai vu peu de livres d’artistes dans les grandes foires.


LV : Oui, mais il y en a de plus en plus ! Quoique… il faut réfléchir à qu’est-ce que c’est un livre d’artiste, ce n’est pas seulement un travail graphique et d’édition, ça va plus loin. Je m’indigne parce que pour certains, avec le seul geste de mettre des photos ou des dessins dans une boîte, c’est considéré comme un livre d’artiste, mais pour moi, non. Cette erreur existe partout dans le monde. Il y a une confusion par rapport à cet univers.


AS : Oui, cette confusion est clairement là. Je pense qu’elle existe aussi parce que le format n’est pas discuté, pas analysé, pas mis en valeur encore… même pendant les études, si vu, c’est un exemple d’un seul artiste, pas un format qui vaut la peine d’être étudié et de réviser son apport esthétique et artistique. Enfin, tu as répondu justement à une des questions que je voulais te poser : comment tu bouges dans ce marché ?


LV : Ici je ne suis pas encore dedans. J’aimerais qu’il existe un budget pour ce domaine. Je pense qu’il y a une crise ou quelque chose. Je ne comprends pas très bien. Il y a aussi un côté très nationaliste en France. Je ne suis pas vraiment d’accord avec cela, ils devraient, en tant que pays cosmopolite, s’ouvrir au monde. Il n’y a pas que les poètes français, même s’ils sont parmi mes préférés. Le fait d’exiger ou d’attendre tout le temps que l’œuvre, le livre, soit accompagné d’un texte français ou de demander tout le temps, où as tu fait ce livre ? La production a été faite au Mexique, pourquoi ? Il y a quelque chose de nationaliste, que je ne peux pas encore définir. Une ouverture est nécessaire. Je suis sûre que le fait d’être franco-mexicaine m’a permis d’accéder à certaines foires. Je trouve ce côté de la France très fermé, je pense que les français ont toute une tradition intellectuelle et artistique impressionnante, pleine d’idées, structurée, mais en même temps, quelque chose de très conservateur.


Puis, il y a aussi des questions spécifiques à la photographie, qui finissent par nuire aux artistes. Les boutiques qui vendent des belles images avec des tirages de 1 à 10 000, la qualité de la photographie (image, papiers, etc.) n’est pas nécessairement la meilleure, mais c’est moins cher, donc ils ont trouvé un public important qui préfère dépenser dans ces objets décoratifs. Ils vendent des affiches déguisées en photographie numérotée. Où est l’éthique ? Et combien y en a-t-il à Paris ? à Shangaï ? À New York ?


AS : Oui, il n’existe pas nécessairement une connaissance du travail qui peut exister derrière une photographie, derrière le choix du papier, de la couleur, du format, de la technique d’impression. Une qualité esthétique peut nous échapper. On ne le découvre que quand on se plonge dans la discipline ou qu’on rencontre un photographe qui nous explique ces choix. Et oui, bien sûr, les prix.


LV : Justement, c’était mon expérience, les prix. Des personnes qui désirent une œuvre moins coûteuse et répondent qu’ils peuvent trouver des images moins chères dans ce genre de boutiques. D’accord, je ne peux pas faire concurrence à ces boutiques. Mon travail est un tirage plus petit, de 1 à 12 exemplaires, une œuvre qui va avoir son propre catalogue. Finalement, il s’agit de soutenir et d’encourager un artiste aussi. Il n’y aura que 12 tirages dans le monde entier, une production unique, pas des milliers d’images.

AS : Je souhaite maintenant parler du livre Exit. Je le trouve très différent du reste de la production exposée dans l’Institut Culturel du Mexique. Une très belle décision curatoriale de le mettre à la fin. De même, j’ai vu que tu as utilisé des nouvelles techniques d’impressions, dans cette dernière œuvre.


LV : Une de mes obsessions est finalement de chercher la sortie. La sortie de mes angoisses, de mes peurs. On est toujours en train de chercher la sortie. Quel est le prochain pas ? Est-ce qu’il y a de l’espoir ou pas ? Il y a toujours un chemin obscur et un clair. Les photographies représentent cela. On peut voir un homme perdu dans la brume. Chercher la sortie arrive n’importe où : on est dans des circonstances mondaines, devant les toilettes, et une pensée arrive soudainement : qu’est-ce que je fais ici ? je souhaite arriver où ? Il ne s’agit pas d’un endroit physique. On est en transit, tout le temps. Est-ce qu’il existe vraiment une sortie ?


Je n’avais jamais travaillé avec des plaques en métal et j’ai vraiment adoré le faire. Il y a quelque chose de très intéressant, un dialogue avec le reste de l’exposition. Dans la chambre qui est juste en bas, on expose le livre Les battements du cœur, dans lequel il y a un cabinet de curiosités qui montre des plaques de collodion, qui se révèlent avec du nitrate d’argent. Je me suis dit que c’était intéressant de mettre au deuxième étage une version contemporaine. Le résultat est très séducteur. La muséographie également, puisque cela nous a permis de mettre encore plus en valeur le travail sur le métal. Je suis une chercheuse de matériaux, je ne suis mariée avec aucun, j’aime les actuels et les anciens : travailler sur la soie, le bois, le polyester. La diversité enrichissante qui n’existait pas le siècle dernier. Chaque photographie te parle pour être sur un support différent.







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